La crise économique en Europe profite au trafic de cannabis

En novembre 2012, près de deux tonnes de cannabis étaient saisies à la frontière du Perthus alors qu’au mois d’avril de cette année, près de 32 tonnes de haschich dissimulées dans une cargaison de melons étaient interceptées en Espagne. D’une toute autre ampleur, Marc Sebaoun, fils du parlementaire socialiste français, Gérard Sebaoun, et son ami Farah Balhas étaient interpellés au mois de juin dernier à leur retour du Maroc en possession de 22 kilos de cannabis.

Sans présumer de quelconques liens politico-économiques, cette dernière arrestation n’est pas sans rappeler la démission au mois d’octobre 2012 de Florence Lamblin, adjointe Europe Ecologie Les Verts (EELV) au maire du XIIIe arrondissement de Paris, suite au démantèlement d’un réseau de trafic de drogue et de blanchiment d’argent dans lequel elle pourrait être impliquée.

Cependant, dans un contexte socio-économique européen morose, la question du trafic de cannabis entre certains états du vieux continent et le Maroc, dont l’économie est étroitement liée à celle de l’Union européenne, mérite d’être posée.

Histoire socio-migratoire

Les premières plantations de cannabis au Maroc sont apparues au XVe voire au VIIe siècle. Avec le temps, la culture du cannabis – ou haschisch – s’est développée, particulièrement dans les régions montagneuses et pauvres du Rif, prenant un réel essor à partir des années 1960. L’exclusion intentionnelle de la région rifaine de tout développement économique par le souverain Hassan II ne fit qu’encourager et accroître sa culture.

Cette sanction délibérée poussa éventuellement les Rifains à un exode massif vers l’Europe au cours des années 1960 et 1970. Cette immigration, qui devait s’installer essentiellement en France, en Belgique, au Pays-Bas, en Allemagne et à partir des années 80, en Espagne, allait par la suite poser les premières bases de ce qui deviendra plus tard le “network marocain” du trafic de cannabis entre le Maroc et l’Europe.

En conséquence, la culture du cannabis devint alors, pour de très nombreux Rifains, un substitut de plus en plus attrayant, devenant même la première source de revenus pour beaucoup de Marocains, d’autant plus que la demande de cannabis émanant des marchés européens augmentait. Aussi, le résultat actuel est qu’avec l’aide de trafiquants européens, les réseaux de commercialisation marocains ont, avec le temps, réussi à se consolider, transformant le royaume chérifien en premier fournisseur des consommateurs européens.

Devant cette alarmante augmentation du trafic de drogue entre le Maroc et l’Europe, et sous la pression de la communauté internationale, en particulier des partenaires européens, la Banque mondiale et le Fond monétaire international (FMI), le roi Hassan II, et ensuite son héritier, Mohamed VI, s’engagèrent, à coups d’opérations spectaculaires ciblées, à éradiquer la culture de cannabis.

Nonobstant une baisse de la culture du haschich et quelques résultats probants, le trafic de drogue demeure cependant à ce jour un sérieux et épineux challenge, non seulement pour les autorités marocaines mais aussi européennes. En effet, selon un rapport de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), en 2010, le Maroc demeurait le premier producteur de cannabis au monde. Un rapport de l’organisation mondiale des douanes indique aussi que 65% de cannabis saisie à travers le monde en 2011 provenaient du royaume chérifien. En termes de statistiques, cette culture illégale compte pour 3,1% du PNB du secteur agricole du Maroc et est source de revenus pour plus de 800 000 Marocains, soit 2.5% de la population marocaine.

Par ailleurs, du fait du très important trafic de cocaïne entre l’Amérique latine et l’Afrique de l’ouest, de plus en plus de cargaisons de cocaïne accompagnent celles de cannabis, ce qui confirme non seulement la position géostratégique du Maroc, mais aussi la complicité des cartels sud-américains avec les barons de la drogue marocaine.

Blanchiment

Afin de recycler leur argent, les trafiquants de cannabis procèdent à différentes opérations de blanchiment à travers divers investissements dans des projets de constructions, d’opérations immobilières ou de contrats d’assurances. Les trafiquants profitent bien souvent de l’absence de cadastre qui facilite ce genre de transactions illégales, des défaillances de la législation marocaine, de la corruption ainsi que de la constante augmentation de demandes d’immobilier. Beaucoup de courtiers sans scrupules ferment aussi les yeux sur les contrats d’assurances contractés en échange de dessous de table.

Par ailleurs, les nombreux Marocains et leurs descendants sans emploi ni perspective d’avenir vivant dans les banlieues défavorisées de Paris, Londres, ou Amsterdam et, ayant des liens très étroits avec le Maroc, créent aussi beaucoup d’opportunités pour ces types de transactions. Cependant, et comme le souligne Christophe Champin (Afrique noire, poudre blanche, Ed. André Versaille), le Maroc, ainsi que d’autres états africains, profite également et beaucoup de la bienveillance d’états prêteurs ainsi que des bailleurs de fonds internationaux tels que la Banque mondiale ou le FMI, qui ferment souvent les yeux sur le blanchiment d’argent opéré dans des pays amis tel que le royaume chérifien.

Malgré sa relative bonne santé macro-économique, l’économie marocaine n’en demeure pas moins largement ancrée et dépendante de l’Union européenne, sérieusement affectée par la crise économique qui secoue le continent depuis plusieurs années maintenant. En conséquence, nonobstant le fait que le royaume chérifien soit souvent pointé du doigt pour son laxisme sur la culture de haschisch et le blanchiment d’argent, il est à l’heure actuelle cependant peu probable que le Maroc puisse faire d’énormes efforts afin de contenir le trafic de cannabis et les activités illicites liées à ce même business.

En ces temps de crise économique, il est en effet difficile pour le gouvernement marocain d’être très regardant sur la provenance de fonds susceptibles de renflouer les caisses de l’État (7% de déficit budgétaire en 2012). Et la proximité géographique, mais aussi historique et socio-migrante facilitant les échanges entre les rives des deux côtés de la Mare Nostrum ne font qu’aggraver la situation. Renvoyant aux calendes grecques l’éradication totale de la culture du cannabis engagée par Rabat.

Abdelkader Abderrahmane, chercheur à l’Institut d’études de sécurité, Ethiopie

Source: Al Huffington Post Maghreb

 

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